Emprisonnée

Elle referme la porte derrière lui, elle vérifie que Thomas, son petit garçon de cinq ans endormi depuis longtemps, n’a pas été réveillé par les éclats de voix étouffés dès les premiers mots trop hauts.

Elle se dirige vers son canapé et s’y écroule tout doucement, elle garde les yeux rivés sur le mur pour ne surtout pas regarder en bas.

Elle attrape un verre de vin et une cigarette, six mois qu’elle n’y avait pas touché.

Elle se retrouve seule une fois encore.

Elle essaye d’être étonnée par ce qu’il vient de se passer mais elle n’y parvient pas. Plus tard, quand il faudra s’expliquer, elle mentira à tous les autres, elle dira que c’est une surprise totale, que jamais elle n’aurait pu prévoir ce nouvel échec.

Mais elle ne se ment pas à elle-même, pas ce soir en tout cas.

Elle avait rencontré cet homme il y a trois ans. Elle était mère célibataire, elle avait fait un enfant toute seule deux ans auparavant et elle se souvient comme elle s’était sentie puissante quand elle avait décidé de garder cet enfant conçu lors d’une soirée, somme toute, pas assez arrosée.

Elle se souvient aussi comme elle s’était sentie fragile à la naissance de son petit garçon. Il était alors trop tard et trop compliqué de regretter sa décision mais le souvenir des premiers mois de sa maternité lui provoque toujours des montées d’angoisses.

Et puis elle avait fini par accepter sa nouvelle vie de mère célibataire, et puis un jour elle rencontra cet homme.

Cet homme qui semblait accepter sa situation, qui  semblait prêt à ne pas la juger et à l’aimer avec tous ses bagages.

Il était loin d’être parfait, il était plutôt très égocentrique, et il semblait à mille lieux de comprendre ce que la parentalité impliquait comme sacrifices. Mais il était là et elle n’était plus seule. Elle pensait qu’elle ne méritait pas mieux que ça.

Alors forcément, au bout de trois ans, malgré leurs projets d’avenir, la situation commença à se dégrader.

Elle n’était pas la première à qui cela arrivait, un couple qui se sépare c’est courant, il n’y a pas mort d’homme.

Lui, il a déjà du retrouver sa bande de copains et il doit être en train de boire des bières à la santé de la prochaine. Il va surement regretter sa présence encore pendant quelques semaines et puis il va se remettre. Il a prévu de partir dix jours aux Antilles pour changer d’air, il habitera surement un peu à droite à gauche le temps de se trouver une location et puis la page sera tournée. Il a l’habitude, ce n’est pas son genre de ressasser le passé.

Elle, elle allume sa troisième cigarette et se dit qu’elle prendrait bien des vacances elle aussi, qu’elle irait bien se bourrer la gueule avec ses copines pour oublier au moins quelques heures qu’il va falloir recommencer à être seule. Elle irait bien à la soirée célibataires organisée au bar en face de chez elle.

A force de tirer sur sa clope, elle commence à se dire que le célibat a aussi du bon, qu’elle va pouvoir recommencer à se sentir libre de séduire, libre de plaire, libre de faire des choix sans consulter personne.

Elle se détend, elle pousse même un soupir de soulagement. Il était tellement envahissant, tellement compliqué. La revoilà seule maitre de sa vie. Elle pourra passer plus de temps avec son petit garçon ; elle va aussi rappeler la baby-sitter pour se donner de l’ espace pour vivre juste pour elle.

Le vin lui donne soudain une confiance immense en son avenir. Fini, les mecs à la noix, maintenant elle ne se fera plus avoir, elle en trouvera un qui sera une douce évidence.

Voilà, une dernière gorgée, une dernière clope, elle est parfaitement bien, elle peut aller se coucher sereinement.

Mais une douleur toute particulière la fige au fond de son canapé.

Non elle ne veut pas baisser les yeux, non, elle ne veut pas y croire, non elle veut encore se laisser bercer par ces douces pensées de légèreté et de volupté. Mais la douleur se fait plus forte encore.

Alors elle capitule, elle se couche sur le côté et elle pose sa main sur son ventre. Elle sait qu’il n’y a que comme ça que les contractions passeront. Elle est enceinte de six mois et pendant que le père de son deuxième enfant a tout le temps  pour reconstruire sa vie, elle sait qu’elle, elle restera emprisonnée pour les mois à venir dans son corps et dans ses responsabilités de femme.

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4 réponses à “Emprisonnée

  1. Et oui… La femme fait face à des choix lourds de conséquences parfois, que ne connaissent pas forcément les hommes d’où leur « légèreté »…Et pour une mère de deux enfants « famille monoparentale », bonjour la galère, même si tu es bien entourée. Difficile de laisser la femme percer derrière la mère, gestionnaire, ménagère… Après, l’amour des enfants, c’est précieux…
    En tout cas ton héroïne doit avoir l’impression d’être dans un éternel recommencement. Nous raconteras tu la suite?

    • Et oui, l’éternel recommencement, c’est ce qui est le plus dur pour elle. Car autant elle a fait le choix la première fois, autant pour son deuxième, elle n’a, consciemment en tout cas, rien planifié…
      Oui je vous donnerais des nouvelles, je peux déjà vous dire qu’elle a accouché il y a quelques semaines et que c’est un petit garçon…

      • Malgré les difficultés qui les attendent, je leur souhaite d’être très heureux tous les trois, et de partager beaucoup d’amour. Qu’une fraternité d’autant plus forte se tisse entre ces petits gars, et qu’ils fassent le bonheur de leur maman (ce qui a de grandes chances d’être!). Et surtout, des brassées de courage pour elle. Merci pour les nouvelles, Rose!

  2. Difficile de laisser un commentaire après ça… Merci Rose.

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